Le Machiavel du football

En préambule, des précisions sont nécessaires sur le machiavélisme. Le terme a une connotation péjorative et désigne le fonctionnement d’une personne prête à tout pour parvenir à ses fins. Or, Machiavel, dans Le Prince, révolutionne la pensée plus, par l’analyse des interlocuteurs et de l’environnement, que par les solutions choisies pour atteindre un objectif. Cette distinction est très importante, notamment dans le champ politique contemporain, car, beaucoup de politiciens, en recourant à un arsenal pléthore de mesures, perdent le sens de l’objet politique. Parenthèse close pour revenir au sujet du jour ; Vittorio Pozzo, grand artisan du football italien et seul entraîneur au monde à avoir remporté 2 Coupes du Monde. Lors du précédent épisode, nous avions parcouru la genèse du football moderne. Le football transalpin a le même ascendant que l’Ecole du Danube (la sélection amateur anglaise de 1908), Vittorio Pozzo, ayant d’ailleurs effectué ses études en Angleterre, où il fut impressionné par le jeu physique Anglais.

Pourtant, comme aux Etats-Unis et à la différence de la quasi-totalité des autres Nations, le football a un nom différent en Italie : le Calcio. Pour comprendre cette subtilité, revenons aux origines du football. S’il est né en Angleterre, on peut lui trouver des ancêtres dans plusieurs continents ; en Amérique du Sud, 1400 ans av. JC, les Amérindiens puis les Mayas jouaient à un jeu de balle où on sacrifiait le capitaine des perdants en fin de rencontre (pas de comparaisons avec Domenech s’il vous plait), tandis qu’au 2ème siècle av. JC, les Chinois inventaient le Tsu chu, plus pacifique. En l’an 600 de notre ère, le Tsu Chu s’implante au Japon et prend le nom de Kemari ; précédé d’une cérémonie religieuse, il se joue à 6 ou 8 et ne compte ni gagnants ni perdants. Les jeux romains donnaient lieu, quant à eux, à des affrontements plus violents. Pour s’entraîner, les légions romaines importèrent un jeu de balle grec qu’ils baptisèrent Arpastum. Les 2 équipes adversaires se composaient d’Astati (attaquants), Veliti (milieux), Principi (défenseurs) et Creari (gardiens). Pour certains, l’arrivée de ce jeu en Grande Bretagne, durant l’époque romaine, serait à l’origine du folk football, ancêtre du football britannique, mais le lien n’a jamais été établi. En revanche, l’Arpastum est la source du Calcio Storico toujours pratiqué à Florence, notamment pendant l’anniversaire du Sedio (siège de Florence par Charles Quint). Ce jeu a donc donné son nom au football italien ainsi que son sens tactique aigu.

Retour en 1912, Vittorio Pozzo est nommé pour la 1ère fois sélectionneur ; malheureusement, sa nomination est plus liée à ses capacités linguistiques qu’à ses idées footballistiques. Il part aux JO de 1912 avec une équipe non choisie et c’est un échec. 1927 voit la création de la Coupe Internationale (ancêtre de l’Euro), Pozzo, lui, reprend les commandes de la Nazionale en 1929. Les Italiens remportent cette 1ère Coupe Internationale avec Raimundo Orsi, finaliste des JO de 1928 et 1er Oriundo. (Joueurs d’origine italienne rapatriés sous Mussolini) Pozzo fera tomber cette Coupe Internationale et ramassera des fragments restés sur le sol pour les glisser dans sa poche. Il conservera ces morceaux durant tout le reste de sa carrière, comme porte bonheur.

En 1934, l’Italie organise la 2ème Coupe du Monde sous la férule du Duce. Après avoir enregistré le renfort de Luis Monti (finaliste de la 1ère Coupe du Monde avec l’Argentine et surnommé le boucher par la presse française), l’Italie fait figure de favorite au même titre que la Wunderteam. Le 1er tour voit la victoire de la Nazionale 7-1 sur les Etats-Unis. Les ¼ s’avèreront plus compliqués face à l’Espagne du légendaire gardien Ricardo Zamora (qui donnera son nom au trophée de meilleur gardien de la Liga) ; les Espagnols ouvrent le score par Regueiro mais Ferrari égalise, les 2 équipes terminent les prolongations sur un score nul. Le match est rejoué et gagné grâce à Meazza. En 1/2, le but de Guaita élimine la redoutable Wunderteam. En finale, les Tchécoslovaques ouvrent le score par Puc (71ème) mais Orsi égalise à la 81ème et Schiavio donne la victoire lors des prolongations. Le parcours italien sème le doute ; d’abord, lors du 1er quart de finale joué face à l’Espagne et qui fut d’une violence inouïe (4 Italiens et 7 Espagnols blessés pour le second match), ensuite, lors des demis où les Autrichiens contestent le but Italien (cela provoquera une brouille entre Pozzo et Meisl), enfin, lors de la finale, l’arbitre n’aurait pas sifflé une main de Meazza.

En revanche, les victoires de 1935 en Coupe Internationale, 1936 aux JO de Berlin et de 1938 confirmeront la domination italienne. La 1/2 finale Brésil-Italie est restée mémorable pour 2 raison ; d’abord, le sélectionneur Brésilien commit l’erreur de ne pas aligner Léonidas (il souhaitait le mettre au repos après le quart joué 2 fois face aux Tchèques et en vue de la finale), ensuite le penalty du break tiré par Meazza lui fit perdre l’élastique de son short qui glissa sur ses chevilles. En finale, la Hongrie fut la dernière victime danubienne de Pozzo qui accomplissait son grand chelem (Tchécoslovaquie en 34, Autriche en 36 et Hongrie en 38). Avant la seconde guerre mondiale, Pozzo s’offrait le plus grand palmarès d’un entraîneur de football avec 2 Coupes du Monde, 2 Coupes Internationale et 1 JO. Seule ombre au tableau du sélectionneur : ne jamais avoir battu les maîtres Anglais. En 1934, l’Angleterre subissait sa 1ère défaite contre une équipe du continent (la Tchécoslovaquie), ce qui fit dire à Pozzo que l’Angleterre n’aurait pas passé les demis en Coupe du Monde. En 1934, Highbury fut le théâtre du match du siècle entre Anglais et Italiens. Ceux-ci perdirent Orsi sur blessure et terminèrent le match à 10 (pas de remplaçants à l’époque) ; ils prirent 3 buts et, malgré une belle révolte à 10 contre 11 avec 2 buts inscrits, ils durent s’incliner 3-2. Pozzo tentera à nouveau sa chance en 1949 mais l’Italie, malgré Valentino Mazzola et les « anges à la figure sale », subira la loi du “WM” anglais (4-0). Ce sera le dernier match de Pozzo qui mourra en décembre 1968, après avoir vu l’Italie gagner l’Euro.

Vittorio Pozzo disait de Meazza :

L’avoir dans l’équipe signifie partir de 1-0 dès le début de la rencontre

Né en 1910, Meazza intègre les jeunes de l’Inter dès 14 ans. Il débute avec les A de l’Ambrosiana-Inter le 25 septembre 1927. Pour sa 1ère saison, il jouera 23 matchs et inscrira 11 buts. Il prendra ensuite un rythme de croisière lors des saisons 29/30 (31 buts), 30/31 (31 buts), 31/32 (31 buts), 32/33 (20 buts), 33/34 (26 buts), 34/35 (22 buts), 35/36 (27 buts), 36/37 (24 buts), 37/38 (20 buts). Il arrive en sélection en février 1930 face à la Suisse (victoire 4-2 et doublé) ; en mai 1930, Meazza signe un triplé à Budapest contre les Hongrois. Face à l’Autriche, il inscrit son but le plus impressionnant ; lancé en profondeur, il voit 2 défenseurs autrichiens arriver sur ses côtés, il arrête sa course en retenant le ballon juste avant interception, les 2 défenseurs se percutent, il file ensuite aux buts, se débarrasse du gardien grâce à une feinte de corps et rentre avec le ballon dans les buts (comme à son habitude). Il marquera 33 buts en 53 sélections et 269 buts pour 440 matchs de Série A. Son palmarès est éloquent : 2 Coupes du Monde (34 et 38, le seul avec Giovanni Ferrari à en avoir gagné 2), 2 Coupes Internationale (30 et 35, 2ème en 32), 3 Scudetti (30,38 et 40), 1 Coupe d’Italie (39), Capocanoniere (30,36 et 38), meilleur buteur de la Mitropa (30,33 et 36), meilleur buteur de l’histoire de l’Inter. Comme Sindelar, Meazza était un bon vivant ; lui seul sera autorisé par Pozzo à fumer (privilège car ce dernier allait jusqu’à lire le courrier des joueurs pendant les compétitions). Son penchant pour le vin et les soirées faillit lui coûter cher : un jour de match, il se réveilla à peine 1/2 heure avant la rencontre, il se rendit rapidement au stade (habitant à 10 minutes), les dirigeants de l’Ambrosiana lui promirent une discussion d’après match, Meazza signa un triplé et il n’y eut pas de discussion.

A l’image de Meazza, on peut dire que, si l’Italie de Pozzo a pu truster les titres pendant 10 ans, la réussite n’y est pas étrangère. Il faut cependant reconnaître à cette Nazionale une résistance à la pression (politique), une abnégation (menée 2 fois au cours de la Coupe du Monde 1934 et match à rejouer), et une constance dans les résultats qui en font l’une des 3 meilleures équipes de tous les temps (avec le Brésil des années 60 et de l’Uruguay des années 20). Tout cela fut rendu possible grâce à la préparation spartiate de Vittorio « Machiavel » Pozzo.

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16 Jul 2008
Auteur : alVAro

4 réponses

lcscNo Gravatar chante:

Toujours très intéressant : au fil de ton récit on voit se dessiner petit à petit les arcanes du foot-ball moderne : Meazza, joueur miraculeux, Pozzo, entraîneur-réussite, sa majesté WM et Mazzola “le père” …

On attend la suite

PS: existe t’il des témoignages filmés ?

alVAroNo Gravatar chante:

Toujours la même source ; l’histoire du triplé de Meazza (c’est lui-même qui en parle lors d’une interview)
J’ai choisi délibérément de ne pas m’apesantir sur le WM anglais (qui était un système révolutionnaire dans les années 45-50 mais ne connut pas un immense succès international)
Pour Valentino Mazzola, dans la même anthologie de Terence Stamp, tu as un portrait de cette star disparue bien trop tôt (l’occasion de voir un témoignage de Sandro Mazzola et des images de ce dernier en culottes courtes)
Pour les 2 derniers articles, l’orientation sera toute autre tout en restant dans la veine “grandes équipes”.

lcscNo Gravatar chante:

… tu me surprends en déqualifiant le WM non en tant que tactique , mais en tant que référence;
loin de ta connaissance historique j’avais le souvenir d’une omniprésence de ce WM dont la désagrégation a rendu si riche la période de fin des années 60 avec le renforcement du milieu et, à toutes fins, le football dit “total” …

alVAroNo Gravatar chante:

Je ne le déqualifie pas car je suis fan des défenses à 3 ; simplement, il n’a pas eu l’impact en termes de résultats qu’ont pu avoir les 4-2-4 hongrois et brésilien.
La fin du WM date de 53 et de la leçon prise par les Anglais à Wembley face aux Hongrois.
Alors, oui, l’Allemagne de 54 gagne une Coupe du Monde en WM mais c’est plus par l’ingéniosité du coach et des joueurs que par le système de jeu. (car le dispositif hongrois était largement supérieur en terme d’efficacité offensive et de spectacle)

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