Le patchwork carioca

Une légende brésilienne raconte que, lorsque Dieu créa le monde, il décida d’accorder au Brésil les meilleurs footballeurs. Pour apaiser les contestations des autres nations, il déclara : « Ne vous inquiétez pas, les Brésiliens auront aussi les pires gestionnaires ». Cette anecdote résume bien la situation brésilienne ; une telle multitude de joueurs de haut niveau qu’ils en donnent aux autres nations (comme Marcos Senna) et un championnat loin du niveau de l’Angleterre, l’Espagne ou l’Italie (les ligues de Sao Paulo et Rio de Janeiro incapables de fusionner dans une compétition qui atteint les 94 clubs dans les années 70 et qui ira jusqu’à désigner 2 champions en 1986). Retour aux sources de l’âme brésilienne.

Le métissage brésilien commence au 17ème siècle avec l’arrivée d’esclaves africains dont les descendants représentent la moitié de la population actuelle. Cette communauté forgera le style brésilien qui use et abuse des feintes de corps. Une visite du cœur du Brésil noir à Salvador de Bahia permet d’observer les mouvements ancestraux de la Capoeira qui est autant une discipline de combat que l’art de contourner l’adversaire. Le 19ème siècle sera celui de l’immigration blanche européenne. Parmi les nouveaux arrivants, l’Anglais Charles Miller sera le fondateur du football brésilien en octobre 1894. La ligue de Sao Paulo voit le jour en 1902, bientôt suivie en 1906 par la ligue de Rio de Janeiro.

Le football sera d’abord l’apanage des blancs pour cause de ségrégation raciale et l’influence sera exclusivement britannique grâce aux tournées d’équipes comme les Corinthians qui donneront leur nom au club brésilien. Le 1er match brésilien filmé sera d’ailleurs Corinthians - Onze de Rio en 1913. Arthur Friedenreich, 1ère star brésilienne, sera l’âme de la révolution du foot brésilien. Né d’un père allemand et d’une mère afro-brésilienne, le « tigre », participera à la 1ère tournée européenne de la Seleçao en 1925. Le long d’une carrière qui ira de 1909 à 1935, Friedenreich remportera 2 Copa America (1919 et 1922) et inscrira 1329 buts en 1239 matchs (record absolu). Plus que ses prouesses footballistiques, l’image du joueur permit aux clubs brésiliens de s’orienter vers le métissage et, en 1923, Vasco de Gama sera le 1er club à mettre fin à la ségrégation.

L’équipe, professionnelle et métissée, du Brésil de 1938 sera la 1ère à sortir de l’ombre des Uruguayens et Argentins, grâce à 2 joueurs de couleur (Léonidas Da Silva et Domingos Da Guia). En ¼ de finale, ils réussissent l’exploit de sortir en 2 matchs le finaliste de la Coupe du Monde 34 (Tchécoslovaquie). Malheureusement, le coach sous-estime la Nazionale de Pozzo et n’aligne pas Léonidas. Le Brésil terminera 3ème de la compétition en battant tout de même la Suède (4-2). Si la Coupe du Monde de 1938 fut perdue pour un excès de confiance du sélectionneur, celle de 1950 le sera pour un excès de confiance allant jusqu’aux arcanes du gouvernement, dont les membres interrompirent par 2 fois le dernier repas d’avant match. La génération des Jair, Zizinho, Ademir ne sera pas championne du monde et le traumatisme sera à la hauteur des espoirs avant match. Le gardien Barbosa sera désigné comme bouc émissaire et certaines théories racistes iront jusqu’à incriminer les joueurs de couleur.

Aucun pays au monde n’a autant désiré la Coupe du Monde que le Brésil de 1958. Cette fois, tout fut mis en équation pour accéder à la consécration suprême ; adoption du dispositif tactique hongrois en 4-2-4, préparation physique optimale, diététique soignée jusqu’aux tests psychologiques. (Qui ont failli éloigner Pelé et Garrincha !) Ce Brésil est un chef d’œuvre ; Bellini, Djalma Santos, Nilton Santos, Zito, Didi, Vava, Garrincha et Pelé. Les Auriverde de 58 demeurent, à ce jour, les seuls non européens à avoir remporté une Coupe du Monde jouée en Europe et vainqueurs de la finale la plus prolifique (5-2 face à la Suède) Seule la France de Piantoni, Kopa et Fontaine sembla en mesure de les contrer en ½ finale mais la blessure de Jonquet à 1-1 condamnera des tricolores réduits à 10. (5-2 score final) Après la finale, les larmes du jeune Pelé (17ans) allaient soulever la sympathie du monde entier et l’aideront à construire sa légende. Pour la petite histoire, Pelé déclarera que ses larmes étaient une réponse à celles de son père en 1950 à qui il promit de gagner la Coupe du Monde.

On oppose souvent Pelé à Maradona pour le titre de meilleur joueur de tous les temps. Pour les Cariocas, le débat demeure national entre Pelé et Garrincha. Si ce dernier est moins connu, il le doit à une vie privée chaotique. Amérindien de naissance, Garrincha présente une autre facette du pluralisme brésilien. Il naît en 1933 à Pau Grande dans l’état de Rio. Son surnom de Garrincha fait référence à un oiseau préférant mourir plutôt qu’être capturé. L’engouement pour Garrincha est avant tout humain. Garrincha souffre de multiples handicaps (colonne vertébrale déformée, jambes arquées, jambe droite 6 cm plus longue que la gauche) qui l’empêcheront d’intégrer Flamengo, Fluminense ou Vasco de Gama, avant d’être pris au Botafogo qui sera le grand club Brésilien des années 60 avec le Santos de Pelé. Garrincha avait aussi cette humanité qu’avait perdu Pelé ; alcoolique et coureur de jupons. (En digne héritier de Meazza et Sindelar) Ce sont toutefois ses dribbles exceptionnels qui le hissent au niveau de Pelé. Ses feintes de corps, accentuées par son physique, avaient la réputation de systématiquement éliminer son vis-à-vis et lui valurent le surnom de « Charlie Chaplin du football ». Le duo Pelé- Garrincha est invaincu. Après la Coupe du Monde 1966, Garrincha, miné par son alcoolisme et ses problèmes physiques, vivra une fin de carrière, à Olaria en 1972, indigne de son talent. En 1983, il meurt d’une cirrhose dans un complet dénuement. Il aura joué 60 matchs avec la Seleçao pour 52 victoires, 7 nuls et 1 seule défaite.

Si Garrincha est le seul Carioca dont la gloire rivalise avec celle de Pelé. Selon certains spécialistes, il est aussi le seul avec Maradona à avoir fait gagner une Coupe du Monde à son pays grâce à son seul talent ; retour en 1962. La Coupe du Monde a lieu au Chili et elle ne ressemble en rien à celle de 58. Un journaliste italien avait jugé le Chili indigne d’accueillir la Coupe du Monde et, le 2 juin 1962, la Nazionale (Maschio notamment) en fera les frais face à de brutaux Chiliens. Ce match sera appelé la bataille et demeure un triste florilège de tout ce qu’il faut bannir des terrains. Le Brésil gagne son 1er match face au Mexique grâce à 2 buts de Pelé et Zagallo. Lors du 2nd match, Pelé se blesse et les Auriverde ne peuvent faire mieux qu’un nul. (0-0) Son remplaçant Amarildo s’illustre face à l’Espagne de Puskas et Di Stefano en inscrivant 2 buts sur service de Garrincha. En ¼, Garrincha joue le match de sa vie et marque 2 buts aux Anglais. (3-1) Garrincha inscrira un nouveau doublé face au Chili avant d’être victime de provocations qui amèneront son expulsion. Le Brésil gagne 4-2 mais perd sa pièce maîtresse pour la finale face aux Tchèques. Heureusement pour les Cariocas, Havelange (alors président de la Fédération Brésilienne) réussit à obtenir l’amnistie de sa star (fait unique dans le football). En finale, mené 1-0, le Brésil réussit à retourner la vapeur (3-1) pour devenir la 2ème équipe à conserver son titre de Champion du Monde après l’Italie de Pozzo.

Le Brésil rejoint l’Italie et l’Uruguay au panthéon des grandes nations, il lui reste à gravir une marche pour atteindre le sommet du foot mondial ; ce sera en 1970. Pourtant, les Auriverde vivent un coup de théâtre à peine 1 mois avant la compétition. Le sélectionneur Saldana est limogé par sa fédération pour ne pas avoir sélectionné Dario et pour des problèmes de communication avec Pelé. Le néo retraité Zagallo lui succède. Certains considèrent ce Brésil comme le meilleur de tous pour son collectif tandis que d’autres préfèrent celui de 58 car c’est le 1er Champion du Monde et qu’il avait joué en noir et blanc (la Coupe du Monde 70 est la 1ère retransmission couleurs). Pour ma part, je préfère la version 58 pour l’association Pelé- Garrincha, même si les Jairzinho (en hommage à Jair et Zizinho), Gerson et Rivellino avaient fière allure. 3 matchs de poule pour autant de victoires (dont une face aux tenants du titre anglais) ; démarrage idéal. En ¼, le Pérou s’incline 4-2 sans avoir démérité. Les choses sérieuses commencent en ½ avec le grand rival uruguayen. Les Celeste ouvrent le score mais les Brésiliens égalisent juste avant la mi-temps pour sortir victorieux 3-1. Au cours de ce match, Pelé réalise, sur le gardien Mazurkiewieckz, le grand pont le plus célèbre du foot. Face aux Brésiliens, en finale, l’Italie est revenue au top niveau (victoires milanaises en Coupe d’Europe et Euro 68). Prisonnière de choix tactiques frileux (non alignement en simultané de Rivera et Mazzola) et sans doute aussi émoussée par son immense ½ finale face à la RFA de Beckenbauer (4-3 après prolongations, considéré comme le plus grand match de la Coupe du Monde), l’Italie ne rêvera que le temps d’une égalisation chanceuse de Boninsegna en réponse au chef d’œuvre de Pelé. Le Roi, au sommet de son art, exploitera à merveille, en 2nde mi-temps, les limites du marquage individuel italien pour prendre une revanche éclatante sur la Coupe du Monde 1938. Le Brésil, en battant successivement l’Uruguay et l’Italie, devenait la 1ère nation du foot mondial et s’octroyait définitivement le Coupe Jules Rimet (remplacée depuis par la Coupe FIFA).

Victime de sa réputation de beau jeu, le Brésil mettra 24 ans à se hisser de nouveau sur le toit du monde. (Toujours face à l’Italie) Les Cariocas auront longtemps hésité entre esthétique et résultats, ce qui aura sacrifié au passage la génération Zico- Socrates. 1994 marque un nouveau tournant avec la victoire d’un Romario qui a mûri en Europe. Il sera imité par Ronaldo devenu meilleur buteur de l’histoire de la Coupe du Monde. Les Brésiliens semblent avoir trouvé la recette magique entre leur aisance technique naturelle et l’intelligence tactique européenne. Pour autant, ne risquent-ils pas d’y perdre cette âme qui fait rêver toute la planète football ?

Sources : L’Histoire du Football « The Beautiful Game » (Fremantle 2002)

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